Au Bangladesh, l’exode ininterrompu des réfugiés rohingyas

Rahela Begum est l’une des rares survivantes du naufrage en avril d’un bateau de personnes rohingyas qui tentaient de fuir du plus grand camp de réfugiés au monde, dans le sud du Bangladesh. Sa vie n’a tenu qu’à une planche de bois.”J’y suis restée accrochée deux jours et une nuit”, raconte-t-elle, jusqu’à ce qu’un navire providentiel croise sa route. “Je flottais comme un corps mort, mais j’ai réussi à relever la tête”.

Comme des milliers d’autres, la jeune femme, 25 ans, avait décidé de quitter les camps de Cox’s Bazar, où s’entasse plus d’un million de membres de cette minorité musulmane de Birmanie, chassés par la répression et la guerre civile dans leur pays. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 6.500 Rohingyas ont tenté la traversée de l’océan Indien en 2025.

Près de 900 d’entre eux ont perdu la vie ou disparu. L’année “la plus meurtrière” enregistrée par le HCR. Arrivée en 2017 au Bangladesh, Rahela Begum voulait partir en Malaisie. Le 4 avril, elle a embarqué sur un chalutier avec 280 autres candidats au départ, bien plus que le bateau ne pouvait en accueillir. Quatre jours plus tard, au large de l’archipel indien des Andaman-et-Nicobar, c’est la catastrophe. “Le bateau a commencé à trembler et puis a coulé”.

Les gardes-côte bangladais ont annoncé n’avoir repêché que neuf personnes, dont six passeurs.- “Alerte maximale” -A Cox’s Bazar, le trafic des Rohingyas est un juteux commerce de la misère.”Les réseaux impliquent des gens des camps et d’autres individus venus de Teknaf, de Birmanie, Thaïlande ou Malaisie”, confie sous couvert d’anonymat un jeune passeur rohingyas, qui dit empocher 200.000 à 250.000 takas (1.500 à 1.800 euros) par voyage.”Je ne considère pas ce que je fais comme un crime”, jure-t-il, “ce sont les pères et les mères des camps eux-mêmes qui viennent nous voir pour envoyer leurs fils et leurs filles en Malaisie”.

Malgré les drames, la demande ne faiblit pas, s’inquiète une représentante du HCR, Astrid Castelein. “Il y a eu 1.180 départs des camps de janvier à mai l’an dernier, 2.300 lors de la même période cette année”. Les autorités bangladaises peinent à contenir ces vagues. Au sud de Cox’s Bazar, le lieutenant des garde-côtes Mohammad Rawnak Rahman sillonne tous les jours l’embouchure du Naf, le fleuve qui sépare le Bangladesh et la Birmanie.”Nous sommes en alerte maximale, nous faisons tout pour protéger notre territoire”, assure l’officier.

Dans son bureau du tribunal de Cox’s Bazar, le procureur Tawhidul Anwar admet volontiers être dépassé par l’ampleur de sa tâche.”Nous traitons ici environ 500 dossiers”, soupire-t-il. “Les enquêteurs ne sont pas très efficaces, il est difficile d’obtenir des preuves et les trafiquants sont très puissants”, énumère le magistrat.- “Comment survivre?” -Il avoue que les six passeurs arrêtés après le naufrage d’avril, pourtant passibles de la prison à vie, ont depuis été remis en liberté.

Au HCR, Astrid Castelein attribue les départs à la “surpopulation des camps” (150.000 arrivées depuis janvier 2025), les “restrictions aux libertés de mouvement et de travail” (les réfugiés ne sont pas autorisés à travailler) et la “baisse de l’aide”.”Chaque personne doit survivre avec deux repas par jours pour 16 takas (11 centimes d’euro) chacun”, déplore Sayed Ullah, le président du Conseil uni des Rohingyas, “comment survivre avec 16 takas ?”De son côté, le chef de la Commission pour l’aide et le rapatriement des réfugiés (RRRC), Mohammed Mizanur Rahman est convaincu que son pays est incapable d’accueillir toujours plus de Rohingyas.”La population craint de plus en plus de devenir une minorité”, glisse-t-il. “Elle garde de bonnes relations avec les réfugiés, mais pour combien de temps?””Il n’y a pas d’issue pour nous ici”, afirme Sayed Ullah, “la seule solution, c’est un accord de paix durable en Birmanie”.

Mais dans on pays, la guerre civile ouverte par coup d’Etat militaire de 2021 continue à faire rage. Selon l’ONG américaine Acled, elle a déjà causé plus de 100.000 morts, tous camps confondus. Dans son camp de Cox’s Bazar, Sahela Begum affirme ne plus avoir beaucoup d’espoir. “Dieu ne m’a accordé la paix nulle part en ce monde”.

Tue, 21 Jul 2026 11:48:45 GMT