Truites et saumons, trésors des rivières crayeuses anglaises menacés par le réchauffement climatique

Dans l’eau limpide de l’Itchen, cours d’eau crayeux du Hampshire, un pêcheur à la mouche projette sa ligne, des cygnes glissant autour de lui. Le décor semble immuable, mais sous la surface cristalline se joue la survie des saumons et truites face au réchauffement climatique. Fragilisées par un été exceptionnellement chaud et une sécheresse qui a touché les trois quarts de l’Angleterre, les célèbres “chalk streams” britanniques, ces rivières de craie quasi-uniques au monde, voient leur équilibre menacé, tout comme les poissons qui en dépendent.

Les pieds dans l’eau de l’Itchen, près de Winchester, dans le sud de l’Angleterre, Robert Wellard, directeur des lieux de pêche à la Piscatorial Society, plonge un thermomètre quelques secondes avant de le ressortir. Verdict : 17°C.”On devrait être plutôt autour de 12 ou 13°C”, observe Kathryn Boler, responsable du programme eaux douces au Hampshire and Isle of Wight Wildlife Trust.

Ces rivières sont une rareté mondiale. Alimentées par des nappes phréatiques filtrées par un sous-sol calcaire, elles bénéficient d’une eau particulièrement claire, fraîche et riche en nutriments. Sur environ 200 rivières de ce type recensées dans le monde, 85% se trouvent en Angleterre, selon le Wildlife Trust, qui gère des milliers des réserves naturelles au Royaume-Uni. Or ces écosystèmes souffrent depuis plusieurs années du changement climatique.

Et les vagues de chaleur de cet été, combinées à une faible pluviométrie, ont accentué la pression.”Cette année est unique parce que les canicules se sont succédé pratiquement sans interruption”, explique Robert Wellard. Et “lorsque la température de l’air dépasse les 30°C, celle de l’eau monte bien au-delà de son niveau normal”, ajoute-t-il. Pour les poissons, les conséquences sont immédiates. “Leur plage de confort se situe entre 10 et 17-18°C, mais nous avons observé localement des températures de 18 à 22°C”, poursuit-il.

Et lorsque l’eau se réchauffe, sa teneur en oxygène diminue. Plusieurs clubs de pêche – qui pratiquent essentiellement la pêche avec remise en eau des prises – ont même fermé temporairement certains secteurs pour limiter le stress subi par les poissons.- Déclin -À partir de 19°C, les saumons et les truites brunes “commencent à subir un stress important”, souligne Kathryn Boler.

Or la température a atteint 21,7°C en juillet sur l’Itchen, selon les relevés de l’Agence de l’environnement. Les faibles débits réduisent également les habitats refuges et exposent davantage les poissons aux prédateurs. Pour le saumon de l’Atlantique déjà considéré comme menacé et qui vient se reproduire dans ces rivières, la situation est préoccupante. “Les faibles débits piègent les saumons (à l’embouchure des rivières) et les rendent plus vulnérables aux phoques ou aux cormorans”, explique Paul Vignaux, directeur général de la Test and Itchen Association, qui regroupe propriétaires et pêcheurs locaux.

En 2022, seulement 180 saumons avaient été recensés sur l’Itchen. Et les chiffres provisoires pour l’an dernier font état de 250 individus, soit à peine 32% du seuil considéré comme nécessaire à la conservation de l’espèce, s’inquiète-t-il. L’été “a été particulièrement difficile pour les jeunes saumons”, et leur nombre et leur taille sont “bien inférieurs à la normale”, souligne d’ailleurs l’Agence de l’environnement.

Selon une de ses modélisations, la température moyenne des cours d’eau où vivent les truites brunes en Angleterre devrait dépasser la limite supportable “dans la majorité des sites d’ici 2070”. Le seuil critique pour les saumons serait franchi dans la moitié de leurs habitats d’ici 2080. Le changement climatique n’est pas la seule menace. La baisse des débits concentre davantage les polluants présents dans les rivières.

En juillet, la compagnie Southern Water, inculpée par l’Agence de l’environnement, a reconnu des rejets illégaux en 2023 dans la rivière de craie Test, également dans le Hampshire. Face à ces défis, scientifiques, défenseurs de l’environnement et pêcheurs plaident pour restaurer les rivières : replanter des arbres pour créer de l’ombre, redonner aux cours d’eau un fonctionnement plus naturel et réduire les prélèvements d’eau. “Il est essentiel que le plus d’eau possible reste dans les rivières”, insiste Kathryn Boler.

Fri, 28 Aug 2026 09:58:59 GMT