En Albanie, des milliers de manifestants contre la corruption et une pluie de lacrymogènes
Masques chirurgicaux sur le visage et slogans appelant à la démission du Premier ministre Edi Rama, plusieurs milliers de manifestants, jeunes femmes en tête, sont rassemblés samedi à Tirana pour dénoncer les mauvaises conditions d’études et la corruption.”On est là pour une seule raison: on ne veut pas construire nos rêves ailleurs”, résume Rosela Mira, en première année de médecine dans la capitale albanaise. “Je souhaite avoir un avenir ici”. Sa soeur lycéenne décrit des conditions d’éducation dégradées, avec “40 élèves par classe”. Comme elles, d’autres étudiants et lycéens ont rejoint la contestation mi-octobre à la faveur de la rentrée, semblant donner un nouvel élan au mouvement en cours depuis plus de 130 jours. Alors qu’il est resté pacifique pendant des mois, des violences ont émaillé les manifestations depuis mi-octobre.
Samedi, à peine une demi-heure après le début du rassemblement à 14h (12H00 GMT) devant le ministère de l’Education, un petit groupe de manifestants a jeté des pavés sur l’édifice, a constaté une journaliste de l’AFP. Les forces de l’ordre ont activé des canons à eau, lancé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. La police anti-émeute et une unité d’intervention spéciale ont été déployées aux abords de bâtiments officiels.
De nombreux magasins ont tiré le rideau. Des feuilles de papier A4 scotchées sur certains d’entre eux disent: “Pas touche, nous sommes avec vous”. Le 13 octobre, des devantures avaient été brûlées. L’étincelle de la contestation a été un projet touristique lié au gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Prévu dans une zone naturelle protégée, il avait été présenté pour la première fois en 2024.
Mais c’est l’apparition, fin mai, de barbelés sur les plages de Zvernec, à 150 km au sud-ouest de Tirana, qui a tout déclenché. Sans leader identifié, ce mouvement réclame depuis le départ l’annulation de ce projet immobilier, ainsi que la révision des lois sur les aires protégées et les investissements stratégiques.- 930 euros par mois -Puis ont aussi été dénoncés les conditions d’enseignement et le manque de perspectives, alors que plus de 1,5 million d’habitants ont quitté le pays depuis la fin du communisme en 1990. Restent aujourd’hui en Albanie quelque 2,3 millions de personnes, avec un salaire moyen brut d’environ 930 euros. “On est obligé de cumuler plusieurs emplois” afin “d’aider nos parents qui reçoivent de maigres retraites”, confie Fabiola Nikaj, en troisième année de droit. Les 100 euros promis par le Premier ministre, “ça nous sert juste à acheter quelques livres”.
Alma Lama, présidente des syndicats unis de l’éducation albanaise, évoque “un ras-le-bol”: personne ne “prend en compte nos revendications”, assure-t-elle.”Pas de violences”, “transparence”, “démocratie en danger”, disent les pancartes brandies par son petit groupes d’enseignants du secondaire et d’universités, rassemblés sur des trottoirs en partie vidés de leurs pavés, traces des manifestations des jours passés. Pendant des mois, des manifestants ont défilé pacifiquement chaque jour dans Tirana, s’arrêtant devant les bureaux du Premier ministre, au pouvoir depuis 2013, pour en demander la démission.
Ce dernier a lancé samedi matin, via une vidéo retransmise en direct sur les réseaux sociaux, un appel au calme, tout en condamnant la violence “intolérable”. Le dirigeant socialiste dénonce “une guerre hybride”, une violence “orchestrée par des mains entraînées à cet effet et alimentée de l’extérieur, par des acteurs étrangers”. Il a publié une liste d’une quarantaine de personnes, désignées par leurs initiales mais avec leurs photos, qu’il présente comme auteurs de violences. Dans le même temps, il a de nouveau demandé samedi aux directeurs d’institutions publiques de présenter leur démission.
Samedi, les coussins rouges qu’il avaient disposés sur le parvis du siège du gouvernement comme une invitation au dialogue sont restés vides. Ils ont même été brûlés par quelques centaines de manifestants, rassemblés à la mi-journée à l’appel du parti démocrate, principale formation d’opposition, qui veut rallier les étudiants. Mais ces derniers, comme les manifestants engagés contre le projet immobilier, refusent toute récupération politique. “Rama en prison, (Sali, NDLR) Berisha en prison”, ont-t-il scandé dans l’après-midi, en référence au chef de l’opposition, tenant l’ensemble de la classe politique pour responsable de la situation.
Sat, 24 Oct 2026 14:51:10 GMT
