Francophonie: une élection à l’ombre des tensions RDC-Rwanda

Menaces, rumeur de nouvelle candidature, polémique sur le mode de désignation : la campagne pour la direction de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) s’est accélérée ces dernières semaines, sur fond de tensions entre la RDC et le Rwanda. Le 16 novembre à Phnom Penh, les dirigeants des 53 États et gouvernements membres de l’OIF doivent désigner le secrétaire général pour les quatre prochaines années.

En lice : la sortante rwandaise, en poste depuis 2018, Louise Mushikiwabo, la Congolaise Juliana Lumumba, la Mauritanienne Coumba Ba et le Roumain Dacian Ciolos. Selon plusieurs sources interrogées par l’AFP, deux candidats semblent se détacher: Mme Mushikiwabo et M. Ciolos. La première, ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères (2009-2018) et proche du président Paul Kagame, brigue un troisième mandat.

Son entourage fait valoir son bilan de réforme de l’organisation et sa volonté de “passer à l’échelle certains programmes”, notamment dans “le numérique, l’entrepreneuriat, l’employabilité des jeunes”. Le second, ancien Premier ministre roumain (2015-2017) et ex-commissaire européen à l’Agriculture, plaide pour une francophonie “utile” avec le français comme “langue d’opportunités”, notamment économiques.- “Tactiques mesquines” -Si Louise Mushikiwabo et Juliana Lumumba, fille de Patrice Lumumba, l’un des pères fondateurs de la RDC et icône du panafricanisme, se distancient de la rivalité entre leurs deux pays, leurs gouvernements s’activent en coulisses.  Deuxième pays francophone au monde (57,3 millions de locuteurs, selon l’OIF), la RDC a menacé de quitter l’OIF en cas de réélection de la candidate du Rwanda, son voisin qu’elle accuse de soutenir le groupe armé du M23, a-t-on appris de sources concordantes.”Il est temps que la RDC cesse de recourir à des tactiques politiques obsolètes et mesquines”, fustige une source gouvernementale rwandaise.

Les détracteurs de Mme Mushikiwabo l’accusent d’avoir fait de l’organisation un outil d’influence de Kigali, “une deuxième ambassade du Rwanda à Paris” selon certains, et d’avoir “verrouillé” l’organisation avec un management “autoritaire”.”Des appréciations polémiques qui ne correspondent ni au mandat, ni à l’action de la secrétaire générale qui a toujours eu à cœur d’œuvrer au service de l’ensemble des États et gouvernements membres”, rétorque sa porte-parole Oria Vande Weghe.

Ces tensions RDC-Rwanda interpellent certains États membres, qui redoutent qu’elles n’affaiblissent l’OIF. Aucun n’a affiché ses préférences, notamment les deux principaux bailleurs : France (36% du budget) et Canada (25%). En 2018, Emmanuel Macron avait publiquement soutenu Mme Mushikiwabo, sur fond de rapprochement entre Paris et Kigali.- “Couleur de peau” -Les deux autres candidats s’affichent en alternatives.

La Mauritanienne Coumba Ba se pose en compromis issu du continent africain, espace qui concentre 26 des 53 membres et 65% des francophones (90% en 2050, selon des projections). Depuis la création du poste de secrétaire général, trois sur quatre venaient d’Afrique (Boutros Boutros Ghali, Abdou Diouf, Louise Mushikiwabo).”Les prises de parole de M. Ciolos ont été très appréciées sur sa manière d’aborder l’organisation, avec des propositions concrètes, la transparence… Le reproche qui lui est fait est de ne pas être africain”, relève une source familière des arcanes de l’OIF.”Dans toutes mes rencontres, personne n’a abordé ce sujet face à moi”, répond M.

Ciolos, déplorant qu’on “mette en cause un candidat à cause de sa couleur de peau”.”L’OIF est une organisation internationale, pas régionale. L’Afrique est au centre de la francophonie, mais l’Afrique n’a pas intérêt que l’OIF se limite à l’Afrique”, ajoute le Roumain, qui a annoncé vouloir nommer une Africaine au poste d’administratrice de l’organisation.- Consensus ou vote ? -Une autre polémique a émergé à l’approche du scrutin : les modalités de désignation.

Historiquement, le secrétaire général est désigné par consensus, soit à l’OIF l’unanimité moins 10%. En 2022, les États-membres ont adopté une procédure prévoyant un vote à la majorité simple en cas d’absence de consensus. En cas de répartition équilibrée des votes, 14 voix pourraient suffire à un candidat pour l’emporter, suscitant des interrogations sur sa légitimité. “Les règles ont été élaborées et validées par les États, y compris ceux qui ont porté des candidatures”, s’étonne-t-on dans l’administration sortante. Dans ce contexte, la rumeur d’une candidature de l’ancien président sénégalais Macky Sall a surgi après son retrait en octobre de la course au secrétariat général de l’ONU.

Une hypothèse démentie par son entourage. Les tractations s’achèveront certainement au Cambodge. “J’espère que la lumière jaillira, que les chefs d’État vont trouver la voie de la sagesse. Sinon, la francophonie risque d’être l’ombre d’elle-même”, glisse-t-on dans une équipe de campagne. 

Fri, 06 Nov 2026 16:12:06 GMT