Plus de 60.000 migrants entrent illégalement dans l’enclave de Ceuta, l’Italie suspend la libre circulation avec l’Espagne

L’arrivée illégale de quelque 60.000 migrants en provenance du Maroc dans l’enclave espagnole de Ceuta, qualifiée par Madrid d'”attaque” contre son intégrité territoriale, a provoqué vendredi une crise d’une rare ampleur au sein de l’Union européenne, l’Italie ayant annoncé suspendre temporairement son espace de libre circulation avec l’Espagne. “Environ 60.000 personnes sont entrées dans notre ville”, a déclaré le président du gouvernement local de Ceuta, Juan Vivas lors d’une conférence de presse vendredi, soit “70% de la population de Ceuta”, et déplorant la mort de 34 migrants, dont beaucoup par noyades.

La plupart de ces migrants – en très grande majorité des Marocains, et principalement des jeunes hommes et des adolescents – seraient cependant retournés au Maroc, selon les autorités espagnoles. Les images de cette crise ont déclenché une montée au créneau de la droite et de l’extrême droite européenne autour des contrôles aux frontières de l’espace Schengen. Plusieurs pays européens ont fermement réagi à cette crise migratoire brutale, a commencer par l’Italie, qui a annoncé la fermeture de l’espace Schengen à l’Espagne. Dès jeudi, Rome, soutenue par la Finlande et le Danemark, avait signifié son intention de suspendre l’accord de libre circulation avec l’Espagne. “Nous sommes prêts à agir, y compris par des mesures exceptionnelles (…) comme la suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne”, a affirmé la cheffe du gouvernement d’extrême droite italienne Giorgia Meloni.

Une proposition qualifiée de “démagogique” par l’Espagne, et dont la portée reste incertaine encore, des juristes consultés par l’AFP assurant qu’il est impossible de l’appliquer dans le cadre légal actuel.  – Morts “sous mes yeux” –  “C’est une mesure prévue par les traités et qui est devenue aujourd’hui inévitable”, a toutefois soutenu le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani sur X. L’intégrité de l’espace Schengen de libre-circulation “est absolument garantie”, a quant à lui affirmé le ministre espagnol des Affaires étrangères, Jose Manuel Albares.

Signe du chaos régnant à Ceuta, de nombreux migrants ont retraversé vendredi la frontière en sens inverse pour rentrer au Maroc : “il y a trop de monde ici, tout est plein” a expliqué l’un d’eux à l’AFP.  Selon Jose Manuel Albares, “la quasi-totalité de ceux qui sont entrés à Ceuta sont déjà retournés au Maroc”. À Castillejos, une ville du Maroc proche de Ceuta, Abdelhakim a raconté à l’AFP avoir parcouru “14 km à pied par les montagnes” pour atteindre le territoire espagnol, où il n’a finalement pas réussi à entrer. “On nous a dit de passer par la mer.

Mais je me suis retrouvé complètement submergé et j’ai vu deux jeunes (…) mourir sous mes yeux”, a-t-il expliqué, assurant être “revenu en arrière” en se rappelant avoir deux enfants.”C’est catastrophique ! (…). C’est vrai qu’ils souffrent énormément dans leur pays, mais ce ne sont pas des manières d’entrer. Nous avons nos enfants ici, j’ai peur pour eux”, a réagi un chauffeur de taxi de Ceuta, Mohamed, auprès de l’AFP.

Venant de la ville marocaine de Fnideq, qui jouxte l’enclave espagnole, les migrants, sont arrivés toute la nuit par la terre et la mer, franchissant les hautes barrières de barbelés qui matérialisent la frontière, ou les contournant par la mer. Dix-huit d’entre eux se sont noyés, selon une source policière. – “Mafias” –  Ceuta, petit territoire de 84.000 habitants situé à la pointe nord du Maroc, bordant le Détroit de Gibraltar, forme l’une des deux frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe (avec l’autre enclave espagnole de Melilla).

Vendredi, des milliers de jeunes migrants étaient réunis sur les plages, certains se réchauffant autour de feux, d’autres dormant, sous le regard des forces de l’ordre, en grand nombre. Des rumeurs d’ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta, propagées sur les réseaux sociaux, ont provoqué cette ruée, selon des témoignages recueillis par l’AFP. A Madrid, plusieurs centaines de manifestants anti-migrants, pour beaucoup vêtus de noir, se sont rassemblés vendredi soir devant l’ambassade du Maroc à Madrid pour dénoncer “l’invasion” migratoire à Ceuta, scandant des slogans comme “L’Espagne, chrétienne et pas musulmane !”. D’autres brandissaient une grande banderole “Remigration”, le retour des personnes immigrées vers leur pays d’origine, concept promu par de nombreuses formations d’extrême droite en Europe.

A Ceuta, des centaines d’habitants de l’enclave ont manifesté devant l’hôtel de ville, criant : “Ceuta unie ne sera jamais vaincue !”, et certains proférant des insultes contre le Premier ministre socialiste espagnol. Arrivé vendredi matin avec son ministre de l’Intérieur, Pedro Sánchez a évoqué “une attaque, une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne” et accusé des “mafias” d’être à l’origine de la rumeur d’ouverture de la frontière.

Le ministère espagnol de l’Intérieur a annoncé l’envoi immédiat de plusieurs dizaines de membres de la Garde civile et policiers, parmi lesquels huit plongeurs, ainsi qu’un bateau et des drones. – “Pas le moment de se diviser” – A Washington, le président américain Donald Trump, qui a fait de la lutte contre l’immigration illégale une de ses priorités, a jugé que les images de l’enclave espagnole de Ceuta ressemblaient à “l’invasion d’un pays”, accusant sur X l’Espagne de mener des “efforts délibérés” ayant favorisé cette immigration clandestine. La France et le Royaume-Uni se sont dits prêts à aider l’Espagne.

Paris a toutefois annoncé multiplier par cinq le nombre de policiers et de gendarmes samedi à la frontière franco-espagnole, portant leur nombre à 334. Bruxelles a cependant indiqué vendredi n’avoir relevé aucun flux migratoire entre Ceuta et le continent européen. “Ce n’est pas le moment de se diviser. C’est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie”, a réclamé Pedro Sanchez sur le réseau social X.

Cette crise migratoire à Ceuta rappelle la précédente de 2021, lorsque des milliers de personnes avaient traversé la frontière à la faveur d’un assouplissement des contrôles par Rabat lors d’un différend diplomatique avec l’Espagne. Plus de 10.000 migrants avaient alors atteint Ceuta depuis le Maroc en deux jours.

Fri, 31 Jul 2026 21:18:56 GMT