Russie: après les législatives, la répression
Le militant écologiste Dmitri Morozov avait appelé à manifester contre des fraudes électorales après les législatives en Russie. L’analyste Alexandre Kynev avait, lui, contesté les résultats officiels du scrutin. Tous deux sont désormais emprisonnés et, selon leurs soutiens, ont subi des violences. Les législatives organisées du 18 au 20 septembre ont été largement remportées par le parti présidentiel Russie Unie dans un contexte de répressions politiques exacerbées depuis l’offensive contre l’Ukraine lancée en février 2022. Le Kremlin a estimé que ces résultats électoraux témoignaient “d’un niveau exceptionnel de cohésion” autour du président Vladimir Poutine, malgré une situation économique difficile du fait, entre autres, des sanctions occidentales et des dépenses colossales engagées pour mener la guerre.
Lors des législatives, des ONG ont enregistré au moins une vingtaine d’arrestations, notamment d’observateurs et de candidats d’opposition. A Moscou, un ingénieur, Alexandre Pavlov, 48 ans, a été interpellé pour avoir pris des photos dans un bureau de vote, puis “battu, menotté, électrocuté” par des policiers et placé en détention pendant 48 heures, a-t-il raconté à l’AFP.
Dmitri Morozov et Alexandre Kynev encourent, eux, de longues peines dans des affaires de “drogues” dénoncées comme fabriquées. Comme eux, plus de 5.800 personnes sont emprisonnées en Russie pour des motifs visiblement “politiques”, selon l’ONG Memorial, interdite par Moscou pour “extrémisme”. D’après leurs proches, les déboires de Dmitri Morozov et Alexandre Kynev comportent un message clair du pouvoir : si vous osez contester la légitimité populaire du Kremlin, soyez prêts à subir des violences et à finir en prison.- “Électrocuté” -Dmitri Morozov, 27 ans, luttait depuis plus de 10 ans pour la protection des parcs et forêts.
A 1.000 km à l’est de Moscou, dans sa ville natale d’Ijevsk, en Oudmourtie, il s’insurge fin septembre contre des fraudes lors des législatives.”Nous avons vu un bourrage d’urnes en faveur d’un seul parti”, Russie Unie, affirme-t-il sur Telegram. Selon lui, les autorités ont “expulsé les observateurs” indépendants des bureaux de vote et organisé “des poursuites contre les candidats” d’opposition.
Il demande l’autorisation d’organiser le 3 octobre une manifestation contre ces violations présumées. Les autorités refusent, invoquant l’état potentiellement dangereux d’un monument sur la place prévue pour le rassemblement. Le 1er octobre, un tribunal local oblige la municipalité à choisir un autre endroit pour la manifestation. Mais, le lendemain, les services de sécurité (FSB) perquisitionnent l’appartement des parents de Dmitri Morozov et affirment y découvrir 1,38 g d’une drogue de synthèse. Dmitri Morozov est arrêté pour “détention de stupéfiants en grande quantité”, un crime passible de 10 ans de prison.
Lors de son arrestation, on lui met un sac sur la tête, il est “battu”, “électrocuté” avec des paralyseurs électriques et “suspendu par les pieds avec des menottes”, a dit sa compagne Daria Baguina sur les réseaux sociaux.”Ils tentaient de lui extorquer des aveux, disant qu’il aurait financé l’Ukraine et des organisations terroristes et extrémistes interdites.
Ils n’y sont pas parvenus”, explique-t-elle. Dmitri Morozov clame son innocence. Selon Denis Varlamov, son avocat, pour ce type de poursuites les accusés restent généralement en liberté avant leur procès et sont souvent condamnés à du sursis. Mais, ici, “la politique s’en mêle”, dit M. Varlamov à l’AFP. “Il paie pour ses prises de position civiques”, résume Daria Baguina. – Jambe fracturée -Alexandre Kynev, 51 ans, est quant à lui l’un des spécialistes les plus réputés du système électoral russe.
Fin septembre, il estime que les scores réels de Russie Unie et la participation aux législatives sont loin des chiffres officiels.”Nous pouvons émettre de sérieux doutes quant à la fiabilité” du scrutin, dit-il le 22 septembre sur Youtube, évoquant la “réécriture” de certains résultats, et des votes sous contrainte. Deux jours plus tard, il est arrêté à Moscou, accusé de trafic de drogue “à grande échelle”.
Il encourt 20 ans de prison. En février, il avait été désigné “agent de l’étranger”. Malgré le risque, il avait choisi de continuer à s’exprimer publiquement et de rester en Russie. Lors de son interpellation, Alexandre Kynev a affirmé avoir été tabassé par les forces de l’ordre. Apparu en visioconférence devant un tribunal moscovite avec une jambe plâtrée, il a déclaré souffrir d’une “double fracture”.
Il a ensuite été placé dans une cellule avec 35 personnes, où, à cause de son plâtre, il ne pouvait pas aller aux toilettes – un trou dans le sol – a expliqué à l’AFP son avocat, Mikhaïl Birioukov. Pour cette raison, M. Kynev avait décidé, fin octobre, d’arrêter de s’alimenter. Après une vague de soutien sur les réseaux sociaux, il a été transféré dans une cellule avec quatre détenus et “des toilettes normales”, selon M.
Birioukov. Dans son dernier message publié fin septembre, Alexandre Kynev se disait “épuisé” après avoir assuré un “suivi difficile” des élections pendant quatre mois. Mais il affirmait aussi qu’il allait continuer “à faire” ce qu’il estimait “nécessaire”.
Sun, 08 Nov 2026 11:53:43 GMT
